LES YEUX DE VERIN



 

 

« J’ai l’impression de faire de la peinture depuis toujours »

 

Mon père a vécu à Montmartre, mes parents avaient des amis peintres et collectionneurs, j’ai toujours baigné dans cette atmosphère.

Plus tard, au contact de Camille Renault qui avait un petit restaurant à Puteaux autrefois, j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un qui côtoyait Picasso, Kandinsky, Bresson, Breton… Je ne suis évidemment pas resté insensible…

 

 

Les miennes et celles des autres… Cela permet d’exorciser les injustices de ce monde… J’ai fait de la sculpture et autres arts graphiques, mais c’était trop difficile, trop long…

Lorsque nous travaillons d’une autre manière ou lorsqu’il s’agit d’un élément dont nous n’avons pas l’habitude, cela demande un gros investissement en terme de réflexion nouvelle et d’énergie, c’est extrêmement intéressant, mais cela ne peut s’exercer que sur du long terme.

 

 

Je ne garde même pas forcément mes toiles, je repeins dessus parfois… Quant-à la sculpture, j’en fais encore, même si c’est moins fréquent… De toute façon, rien ne m’appartient…

 

 

Beaucoup m’ont inspiré, plein, même si la peinture s’exerce en solitaire…

Matisse, Kandinsky, Pollack, Picasso, Van Dongaen, Miro, Klee…

L’art total est un ensemble de cultures où, de l’homme des cavernes au psychopathe, tous ont quelque chose à dire, à vivre, à faire.

Dans une société où nous sommes constamment agressés, manipulés, il est important de « lâcher-prise », et d’exprimer notre sensibilité, notre fantaisie, elles ne nous permettent pas de recevoir l’irrecevable, mais de mieux vivre…

 

Qu’est-ce qui a motivé ce coup de cœur ?

 

Warhol, la photographie, les images d’une réalité cruelle et juste où tu ne peux et ne veux pas tricher avec l’instant, ton désir est simplement de figer, d’immortaliser ce qui est… En fait, je fais un mélange entre sérigraphie et peinture puisque mes fonds restent peinture…

Basquiat et Wharol ont eu envie d’associer leur savoir faire ou plutôt leur « être » profond, mais ne connurent qu’un succès d’estime.

D’ailleurs peut-on ou doit-on parler d’association et de succès ? Non… Peut-être juste d’évasion…

Mon interrogation : avons-nous le droit de « déguiser » la douleur ? De l’embellir,   de la galvauder, et par là même de l’amoindrir ? Je n’en sais rien…

 

 

Bonne question… c’est tellement simple la beauté pour moi. C’est quelque chose de simple

et de vrai. La beauté c’est la véracité à l’état pur, dépouillée d’hypothétiques zones d’ombre, sans aucun relief de rajouts décalés car travestis, ce sont les gens authentiques qui te renvoient parfois quelque chose de dur, mais dont tu ne peux pas douter.

La beauté, c’est partager une omelette avec des amis, rire, être bien…

C’est l’absence de mensonges…

 

 

Je ne sais pas, je n’en sais rien… j’écris déjà sur mes toiles…

 

 

Oui… l’humanité a parfois tellement le parfum du déclin que je préfère à la quête d’absolu de l’adulte que je suis, le regard et la question des enfants, je fustige avec des petits bonshommes.

J’ai probablement emprunté un chemin moyen, chassé-croisé entre une entrée trop brutale dans le monde des grands, ou, peut-être, la crainte d’abandonner celui des petits…

 

 

Difficile de grandir ? Possible… Mais qu’est-ce que grandir ? Je crois qu’il faut se re-poser la question autrement… Si grandir équivaut à mal se conduire comme nous pouvons le constater d’une manière omniprésente dans le monde des personnes dites matures,

alors nous n’avons rien compris et il faut réécrire la page…

Alors nous trouvons aujourd’hui dans ce monde un maximum de « grands » responsables, mais certainement pas un maximum d’adultes…

Et puis on peut être aussi enfant et tenter de devenir adulte non ?

 

 

Si je le comprends le monde, mais le comprendre ne veut pas dire l’accepter…L’art doit aussi servir, parfois, à montrer les dérives des hommes, leurs travers, on peut aussi y ajouter un zest d’humour ce qui résonne de manière un peu contradictoire avec ce que je dis précédemment, mais qui n’est pas contradictoire ? qui n’est pas ambivalent ? Et si la vérité était trop grave ?… Je me pose une question : qui suis-je pour faire un appel à l’humilité ? Qui est mieux que qui ?

Oui, il y a des fautes tellement plus graves que d’autres… D’accord. Mais tous ensemble, essayons de ne pas faire de cette pierre précieuse un vain mot… simplement, sommes-nous encore capable de nous observer, de nous remettre en question, de nous critiquer et , finalement, de nous incliner ?…

 

Un grand rêveur ou un grand acteur ?

Rêveur, sarcastique…oui, je vis mes tableaux, je vis avec et grâce à eux, j’en rêve, je les fabrique la nuit, dans un autre monde…

 

Qu’en est-il de l’acteur ? Un mot à dire Noël ?

 

Ah l’acteur, nous sommes tous ou souvent des comédiens et aussi acteurs de nos propres fantasmes, mais je sais que tu voyais le terme acteur dans le sens de celui qui agit, mais agissons-nous bien à bon escient ?

Comme tu sais bien contourner les questions…

 

N’as-tu pas envie de te sentir utile autrement que par le plaisir d’offrir ton monde ?

Aimerais-tu t’impliquer dans une œuvre associative, épouser une cause concrète ?

 

Je pourrais le faire un ou deux ans mais à plein temps. Et après retourner dans la vraie vie.

 

Pourquoi un ou deux ans à temps plein ? On pourrait tous essayer de donner de notre temps une fois par semaine, nous nous sentirions goutte et non océan… non ? Ce n’est pas ça l’humilité aussi ?

 

Je n’aime pas les demi-teintes et l’idée de la « bonne conscience » m’a toujours fait douter de la bonne intention…

 

 

Oui j’accepte… mais la peinture est quelque chose que l’on pratique en solitaire.  Ce sont les gens qui parlent de courants. On peut s’inspirer des autres parce qu’ils sont là. Moi je pratique l’art primaire. Je suis primate et primaire, j’aime bien ne rien être du tout…

 

 

Oui, Nietzsche, c’est le seul qui ait pu m’inspirer quelques réflexions…

« Ce n’est pas le fait que tu m’aies menti, c’est que désormais je ne pourrai plus te croire ».

« Le criminel devrait avoir le courage de ses actes’ .

Il m’a fait prendre conscience que l’on est seul, même à plusieurs. Seul face à soi-même et à ses décisions. Et surtout qu’il faut les assumer, bonnes ou mauvaises. C’est une nécessité. Il faut vivre avec. Ses propos résonnent en moi comme la sombre réalité de la fuite de l’homme face à ses contradictions dont il ne sait que faire, sinon de les utiliser lorsque cela l’arrange.

Il les dirige vers son propre intérêt, là où courage et lâcheté se confondent, s’associent, forment un grand Tout parfaitement divisé ne pouvant finalement subsister car relevant de l’insensé… nous basculons ensuite entre l’abandon de l’autre et, finalement, l’abandon de soi…

 

Quels ont été pour toi  les « grands de ce monde ’ , et y a-il encore

des figures  que tu admires aujourd’hui ? Pourquoi ?

 

Je vais être éclectique… au risque de choquer je peux tout aussi bien citer

Castro que Kadhafi, René Dumont, le Professeur Monod, Nicolas Hulot, Nelson Mandela,

Mère Théresa, avec toutefois un petit coup de cœur pour l’Abbé Pierre…

Tous ont gardé leur colonne vertébrale… Je ne cautionne aucune barbarie, j’aime simplement les gens qui ne se renient pas…

 

 

On emprunte tous quelque chose pour créer. On crée toujours à partir d’un élément existant.

Pour construire, pour se construire, on « prend »… Rien n’est jamais vraiment nouveau…

J’aime la recherche, l’étude, essayer de découvrir d’autres formes de graphisme, avec parfois des matériaux nouveaux ou peu employés en peinture. Comme tous les artistes d’ailleurs, on cherche tous à innover, à être les précurseurs d’un courant qui n’existe pas. Nous voudrions tous endosser le costume d’un Picasso ou d’un Matisse…

 

 

Il y a plein de messages. Il faudrait déjà savoir quelles sont nos considérations premières.

Il faudrait prendre conscience de tous les paramètres et respecter les individus, la nature.

Respecter également la religion qui est quelque chose de fantastique quand on ne la regarde que sous l’angle de l’espoir qu’elle entretient dans le cœur des hommes. Lorsque forts de nos esprits critiques, on ne regarde plus que la vérité… quand on bannit l’hypocrisie et les horreurs qui existent hors de l’église et dans l’église, au milieu des hommes… quant-il ne reste plus que l’essentiel…

 

Pourquoi parler de première, faut-il établir un classement ? Il est important de se respecter soi-même pour respecter les autres. On ne respecte plus l’individu. Il faut connaître les limites de ce que l’on peut faire ou non… de ce que l’on s’estime en droit de faire ou non… Cela implique l’idée de conscience…

Aimer le monde, aimer les gens, la nature, la feuille, le bourgeon…

 

Forcément, mais la réponse est ouverte… lorsque tu réponds à une question précise, il y a plusieurs manières de développer, on peut s’attarder et cautionner un thème tout

en évoquant son contraire, ce contraire n’étant évidemment pas exclu… la réponse donnée n’étant que le reflet d’une idée provenant d’une conscience qui ne détient pas la vérité…

C’est le principe de la réflexion et du questionnement philosophique, thèse, antithèse, synthèse et… question, celles-ci se renouvelant à l’infini… Je suis assez en accord avec ce que disait Gabin, « je sais que je ne sais rien »…

N’est-ce pas là un moyen de fuir certaines réponses en tirant parti de ces méandres dans lesquels nous pouvons tous nous perdre ? Ce mode de pensée doit-il forcément faire obstacle au pragmatisme duquel découle une affirmation concrète, une conviction ?

 

Ça dépend laquelle… il y a plusieurs vies dans une vie…

Je ne recommencerais pas. Trop dur, trop d’incompréhensions.

Ça devrait être plus simple.

Il faut être sourd, aveugle et muet…

je ne pense pas ce que je dis…

Si l’on écoute les autres, on est souvent déçu, et si l’on s’écoute soi-même on est égoïste…

Quant-à l’idée plus qu’arbitraire que l’argent représente une certaine liberté, si l’on en a et que

l’on en donne, on nous reproche d’en avoir, et si l’on n’en a pas, ce n’est pas mieux…

C’est Kafkaïen. Que faut-il faire ?

 

L’issue ?

 

L’issue de la vie, c’est la mort, mais la mort n’est pas logique. C’est surtout la mort des autres qui nous fait mal. On creuse sans pelle, avec les mots, les mains, les doigts

 

Tu crois ?

Je crois aux monstres, ils sont sur terre.

Je crois en un Dieu si je crois aux monstres.

Dieu et le diable, une réalité quotidienne…

 

On pourrait reposer les mêmes questions mais en parlant de l’art… et je te donnerais les mêmes images…

 

Noël Vérin travaille chaque jour dans son atelier à Aubervilliers.

Sa toile « Tambour et chocolat » a été réalisée pour la carte Millésia du Club-Méditerranée.

 

Son « Mendiant » va suivre la route des expositions du Guide du Routard.

Régulièrement, ses œuvres sont vendues à Drouot.

 

Se retrouvant dans le Pop Art et s’inspirant parfois d’Andy Warhol, pour lui, l’art à l’état brut est celui où l’on crée avec ce que l’on a, pour dire ce que l’on pense.

 

Son souhait est que l’art pictural puisse être lu, que l’écriture s’y substitue et que les deux finissent par se superposer… il a pour désir profond que la lecture de l’autre soit à la hauteur de son propre ressenti afin qu’il connaisse ce plaisir immense dont lui-même a bénéficié en oeuvrant.

Cela s’apparente au partage de la grâce… un travail qui multiplierait le nombre de personnes recevant ses dessins et par là même sa joie.

Sensible à cette forme d’expression que sont les tags et les graffitis bien souvent exposés sur du béton sordide, il est étonné, effrayé et émerveillé de ce que la pensée de l’homme puisse soit enlaidir soit embellir… et sur ces murs où la tristesse était, la joie a abondé, et sur ses murs où là détresse persistait, la joie a surabondé…

 

Il s’interroge sur la lumière, il s’en inspire parce qu’elle est belle, mais au fond, il ne sait pas ce qu’elle représente…

 

Loin de toute publicité, Noël Vérin crée en empruntant à la terre l’humilité qu’il faut pour tenter de restituer, avec la chance extraordinaire d’avoir quand même la liberté de créer…

 

Terrien et aérien, il voudrait conjuguer les deux, subtile alchimie de la rencontre de deux mondes qui, forts de cette alliance, dégagent ce bonheur profond qui ne doit être rien d’autre que l’approche de la simple vérité…